Bob Garcia aime le roman policier, le jazz, Conan Doyle, Jules Verne et Hergé. Rien d’exceptionnel, mais il a fait de ces tropismes le centre de sa vie, la gagnant en écrivant des polars, jouant de la musique avec des amis et échangeant avec d’autres passionnés points de vue et infos diverses sur Sherlock Holmes et Tintin. Dans cette petite liste, l’intrus est le reporter belge à la houpette car, depuis que Bob Garcia a écrit quelques livres destinés aux tintinophiles, la foudre lui est tombée dessus.

«A l’origine, je voulais transmettre à mes enfants le goût des aventures de Tintin et j’ai mis en page de petits ouvrages pour leur montrer les sources de l’œuvre d’Hergé, et en quoi les albums de Tintin avaient autant compté dans la culture populaire.» L’affaire se présente sous forme de cinq ouvrages confidentiels, de 100 pages chacun, bourrées d’illustrations se rapportant à l’univers de Tintin : la statuette reproduite dans l’Oreille cassée, le V2 qui a inspiré le vaisseau spatial d’Objectif Lune, etc. Autrement dit, une petite histoire de l’art populaire, déclinée en Jules Verne et Hergé, d’un mythe à l’autre, soulignant les passerelles entre les deux, Hergé et le 7e art, Tintin à Baker Street, en forme de parallèle avec Holmes, Tintin au pays du polar et enfin Hergé, la bibliothèque extraordinaire. Edités par une association 1901, ces fascicules ont été tirés à quelques centaines d’exemplaires (340 au minimum, 1 096 au maximum) ; ils n’ont donc rien rapporté à qui que ce soit, et surtout pas à leur auteur. L'auteur avait ainsi inséré des vignettes de Tintin, en se croyant naïvement protégé par une convention de Berne qui garantit un droit de « courte citation graphique ».

C’était compter sans les éditions Moulinsart, gardien du temple et surtout de la mine d’or de l’héritage Hergé. «Ils m’ont traîné devant les tribunaux pour contrefaçon, raconte Bob Garcia. Avec des arguments étranges, puisqu’on me reprochait d’avoir imaginé des dessins qu’Hergé "aurait pu" avoir réalisés. Sauf qu’il ne l’a pas fait.» En première instance, le tribunal de Nanterre donne raison à Bob Garcia, mais en appel, Versailles ne l’entend pas de cette oreille. Garcia est condamné pour «contrefaçon, concurrence déloyale et parasitisme commercial». A la clé, une petite note salée de 48 000 euros à verser au titre de dommages et intérêts. «Dans le jugement, il m’est reproché des reproductions de dessins d’Hergé dans des ouvrages où ils ne figurent même pas…»

Dans deux jours, les huissiers vont venir chez Bob Garcia pour saisir meubles et objets personnels. Avant d’en arriver là, l’auteur a tout tenté pour calmer la polémique, proposant aux éditions Moulinsart de retirer de la vente les très rares exemplaires encore en circulation et s’engageant à renoncer à écrire le moindre mot sur Tintin. Rien n’y a fait : le jour où le quotidien belge 24h publiait une interview d’Alain de Kuysscche, porte-parole de Moulinsart, assurant qu’ils allaient trouver une solution à l’amiable au litige, Bob Garcia recevait l’avis de mise en vente de ses biens par voie d’huissier.

Dans le milieu de l’édition, l’obsession des éditions Moulinsart, dirigées d’un main de fer par Nick Rodwell, homme d’affaires britannique époux de la veuve Hergé, est devenue légendaire. «Ils font des procès à tout le monde, à tort et à travers, reprend Bob Garcia. Tous les tintinophiles peuvent en témoigner. Les évictions ou les procédures entamées à l’encontre de gens comme l’écrivain et réalisateur Benoît Peeters ou du journaliste Albert Algoud sont pléthore. Pourtant, ils n’ont de leçon à donner à personne. Il y a quelques années, Moulinsart a été condamné pour avoir plagié Tintin et moi, entretiens avec Hergé, de Numa Sadoul.»

Texte : Bruno Icher, Libération