Jean Roba était né le 28 juillet 1930 à Schaerbeek mais avait avant tout la passion des espaces aérés loin des sites urbains massifs. Dans ses cahiers d'école, il dessinait la mer et les bateaux à l'envers mais les Beaux-arts de Bruxelles vont lui apprendre l'académisme. Roba sera formé à la décoration, la céramique, la mode... Dès 1952, après son service militaire, il entre dans un studio de publicité où il dessine des «réclames » diverses. Son premier job sera de dessiner des vitraux. Il retouchera des photos, reproduira des tableaux de maîtres et réalisera une campagne de pub pour un savon.

Cinq ans plus tard, Franquin incite Roba à quitter le monde publicitaire et le fait entrer chez Dupuis en 1957. Il commence sa carrière de dessinateur par de petites illustrations et réalise des histoires complètes de «Tiou le Petit Sioux » ou de l'Oncle Paul. Il réalise parallèlement quelques illustrations pour le magazine «Bonnes Soirées », également édité par Dupuis. André Franquin apprécie Roba, lui apprend les ficelles du métier et l'embarque dans trois aventures de Spirou et Fantasio: «Tembo Tabou», «Les Hommes Bulles»  et «Les petits formats». Roba «a aussi laissé une marque importante sur le journal de Spirou lui-même : il en a dessiné les titres de une pendant 7 ou 8 ans, puis les couvertures complètes pendant plusieurs années. »

Un matin froid de 1955, un cocker noir égaré et transi avait trouvé refuge chez Jean Roba. Il avait eu l’idée de le transformer en personnage de bande dessinée. Le projet mettra quatre ans à aboutir. Bill, le cocker farceur, et Boule, le petit garçon modèle, feront leur apparition le 12 décembre 1999 dans le magazine «Spirou » sous forme d'un puzzle-concours, suivi d'un mini-récit à plier soi-même : «Boule contre les mini-requins ». Une histoire de coeur était née. Elle dure toujours. Roba se lance ensuite dans le gag hebdomadaire de «Boule et Bill ». En 1962, Roba crée «Pomme» et une autre série enfantine prometteuse, la Ribambelle, qui préfigure le métissage à l'école avec un sens de l'humour et de l'humanisme très personnel. Six albums paraîtront, avant que Roba ne mette la Ribambelle entre parenthèses.Ils ont fait entrer l’auteur dans la légende de l’École belge de la bande dessinée. Ce monde de papier à la poétique immuable apparaît aujourd’hui désuet devant les images de violence auxquelles les enfants sont soumis chaque jour. Pourtant le succès de Boule et Bill n’a jamais pâli.

Roba avait confié son secret en 2003 : « Boule et Bill évoluent dans un univers heureux, idéalisé. Parce qu’on ne fait pas rire les enfants ni les parents avec la guerre ou le chômage. À l’époque où j’ai débuté, c’était l’âge d’or de Spirou, de la bande dessinée belge tous publics, familiale, et catholique. Moi qui avais en horreur les histoires de Noël ! Les auteurs ne faisaient pas ce qu’ils voulaient. L’univers que j’ai créé date de cette époque, de la Belgique joyeuse. Boule et Bill en sont le reflet. Cela ne m’a pas empêché de dessiner des gags antiracistes, antifascistes, contre la violence à l’égard des enfants, de la nature, des animaux. Ce qui m’étonne, c’est que malgré tout ce que l’on peut voir aujourd’hui à la télé ou dans les jeux vidéos, Boule et Bill marche toujours bien. Alors que c’est un monde très personnel finalement car je vais vous l’avouer : je suis le cocker ! C’est le personnage qui me ressemble le plus ».

Avec Boule et Bill, Roba a inventé le « family strip » à la belge. « C'était un peu avant-gardiste avec des jeunes héros noirs ou japonais. Il y avait même une fille ! Mais je n'ai jamais aimé la contrainte de l'album en 46 planches, qu'on dessine en connaissant déjà la fin. Un gag de Boule et Bill, c'est comme un film de Fellini : quand ça commence, on ne sait pas où l'on va ». Boule et Bill ont toujours refusé de vieillir. A la fin de sa vie, Roba ne voulait pas interrompre la série par fidélité envers ses lecteurs : « Je leur dois d’avoir pu exercer le métier dont je rêvais. La réussite de Boule et Bill tient dans le partage du plaisir avec les lecteurs. Je leur ai prêté vie et je n’ai pas le droit de la leur retirer. On entre en BD parce que l'on a envie de raconter des histoires avec un crayon. Moi, j'avais simplement envie de dessiner les aventures marrantes d'un petit bonhomme et de son chien. Aujourd'hui, la BD adulte a pris le pas sur la BD pour enfants. Elle est devenue trop intellectuelle. L'aventure, l'évasion n'existent plus. Les scénaristes se font rares et beaucoup manquent tragiquement d'humour. Ils sont tristes, trop réalistes, voire trop littéraires. Moi, lorsque je dessine, il faut que je m'amuse».

Roba a dessiné et réalisé les gags de «Boule et Bill » durant 40 ans. En 2003, il confiera avec une rare élégance à l’un de ses élèves, Laurent Verron, la responsabilité de faire évoluer ses héros en lui laissant carte blanche pour « qu’il se sente heureux dans le dessin et avec les personnages ». « J'ai grandi dans les bédés de Roba . J'ai cru à une farce quand on m'a proposé de lui succéder. Mais j'avais déjà travaillé avec lui comme assistant, il y a longtemps. En découvrant Roba encrer une planche, j'étais en plein rêve. Il m'a beaucoup appris. Mon objectif est de conserver la plus grande fidélité au dessin de Roba. Les personnages vont se moderniser : Boule va chausser des baskets, se faire de nouveaux copains et se mettre à l'ordinateur. Mais son papa gardera sa 2 CV », raconte Laurent Verron. Après la mort de Jean Roba, en 2006, Laurent Verron a continué d’entretenir la flamme de Boule et Bill. Un nouvel album est prévu cette année sans référence explicite aux 50 ans : « J’ai voulu éviter l’idée de l’album anniversaire pour préserver le caractère intemporel de la série. Cinquante ans après la création de la famille idéale de Roba, tout a changé : la Belgique, les parents, l’éducation, l’école… jusqu’à la 2 CV et la tortue qui sont en voie de disparition ! Mais Roba a su créer une sorte de monde idyllique où les gens de toutes les générations se retrouvent, entre famille et optimisme. Boule et Bill oxygènent l’esprit. Avec leurs albums, on s’offre une récréation. »

Une trentaine d'albums de «Boule et Bill » ont été édités et traduits en 14 langues. Il avait été fait Chevalier des Arts et des Lettres. « Roba était un ami du Centre belge de la bande dessinée. C'était quelqu'un d'éminemment sympathique. Sympa et modeste, ça va souvent de pair. Comme beaucoup d'auteurs de sa génération, il a fait ce qu'il avait envie de faire et il ne voyait pas pourquoi ça lui donnait tant d'honneur. Il n'empêche : c'est un tout grand. Et il est resté des plus populaires malgré l'évolution de la société. C'est dû à la qualité de son travail. Il a développé un monde bien à lui, une manière de raconter très personnelle », raconte Michel Leloup, Directeur du CBBD.

Yvan Delporte, le mythique rédacteur en chef de Spirou était un de ses copains. Au téléphone, il était sonné. Il ne connaissait pas encore la triste nouvelle. Il était ému. « Je n'ai pas envie de me manifester le moins du monde. Je n'ai vraiment pas envie de parler. »

« Roba était hospitalisé depuis quelque temps, raconte François Deneyer, le directeur de la Maison de la bande dessinée, à Bruxelles. Il souffrait d'un cancer. C'était incontestablement un des tout grands de la bédé. Son Boule et Bill était dans la prolongation des séries familiales que Franquin avait initiées avec Modeste et Pompon. Et ce n'est pas un hasard : Roba a commencé sa carrière dans le studio Franquin, avec Jidéhem. Il était associé à une série, Boule et Bill, comme tous les grands auteurs belges, Hergé, Jacobs, Franquin, Morris... Même s'il a aussi dessiné cette pétillante série qu'est La Ribambelle. » Roba était un poète. Celui de la famille, des plaisirs simples, du bonheur feutré. C'était aussi un bon vivant. « Dans la vie, ce n'était vraiment pas un solitaire. D'ailleurs, les auteurs de Dupuis étaient toujours ensemble, Jidéhem, Will, Franquin, Tillieux, Peyo, Roba. C'étaient de joyeux lurons. Ils s'aidaient. Quand Peyo séchait sur une situation de Johan et Pirlouit, Roba, Franquin ou Will l'aidaient, lui faisaient un story-board. On trouve chez Peyo la patte de Roba, d'une manière anonyme. »

Le Soir réédite actuellement cet univers du cœur et des plaisirs simples au travers d’une collection entièrement inédite sous des couvertures originales dessinées par Roba dans les années 1960 pour le journal Spirou. La série de douze albums au format 16 X 22 cm est un best-of thématique des meilleurs gags de vacances, de chasse à l’os, de quatre cents coups, de poursuites de postiers ou de policiers, de courses de luge et de batailles de boules de neige, de folles salades avec Caroline… avec, en bonus, la réédition en petit format de la toute première histoire de Roba : le mini-récit de Boule contre les mini-requins.

Source : Le Soir, 15 juin 2006 et 30 septembre 2009; La Libre Belgique, 15 juin 2006