Il s'est donc agi ce matin de se lever avec la perspective de voir "Tintin", la nouvelle production de Spielberg. N'ayant plus 7 ans et pas encore 77 ans, j'ai depuis longtemps déjà rangé les aventures du toujours jeune reporter belge dans le rayon de mes bons souvenirs d'enfance, considérant avec amusement et finalement sympathie les délires adultes que ledit Tintin continue de susciter chez certains. Tout cela pour dire qu'au fond cette projection m'intriguait plus qu'autre chose. Désormais, c'est chose faite et je regrette de m'être levé, autant le dire tout de suite et n'en déplaise aux Tintino-spielbergiens patentés. Que le producteur américain ait envie d'adapter cette BD, c'est son droit le plus absolu. Qu'il ne nous serve pas un dessin animé en forme de pure réplique des albums (comme l'avait parfaitement réussi Ellipse pour la télé), on lui en sait gré. Et que nul tabou n'existe en la matière, c'est une évidence : Hergé, ce n'est pas Proust ! Mais a contrario, pourquoi faire au final ce qui est exactement l'inverse de la BD, son négatif parfait en quelque sorte ? Pourquoi tout oublier esthétiquement de la fameuse "ligne claire", marque de fabrique d'Hergé par excellence, pour entrainer visuellement le spectateur dans une ligne sombre et surchargée sans véritable raison graphique ? Rien ne justifie dans ce que nous avons vu ce matin un tel abandon. Parmi des dizaines d'exemples : pourquoi faire de l'élégantissime Chateau de Moulinsart une sorte de ridicule petit manoir hanté a la mode Harry Potter ? Car au fond ce film est l'inintéressante rencontre entre Potter et Indiana Jones. Pour Tintin il faudra repasser ! Seul Milou s'en tire, soit dit en passant (il est au film ce que le chien sans nom est à "The Artist" : l"irruption du vivant dans un bocal de naphtaline). Là où Tintin est sidérant d'ascétisme esthétique (la ligne claire, vous dis-je), le film, lui,multiplie les décors, les effets spéciaux spécieux, la redondance et le trop plein. La seule scène "fidèle" se déroule dans le désert : là, évidemment Spielberg et son réalisateur factotum n'ont rien pu ajouter et pour cause ! Pas même, et on se demande bien pourquoi,  un petit mirage à la Hergé précisément : peut-être parce qu'il aurait fallu se creuser la tête pour le rendre "crédible" ce mirage ! Tout ici est décidément de trop, y compris la musique aussi vaine que surlignante et sursignifiante. Tout est de trop, mais on arrive quand même à raboter l'univers d'Hergé quand il se fait sulfureux (je plaisante !) : ainsi de l'alcoolisme joyeux de Haddock dans la BD que l'on transforme en un vice héréditaire qui ne fait naître aucune image délirante à l'écran, à croire que le code Hays est toujours en vigueur ! Comme si, plus globalement, l'equipe Spielberg n'avait pas confiance en son projet d'adaptation, comme si les deux albums concernés ne renfermaient pas en eux-même suffisamment d'éléments pour donner lieu à un film, voire à deux d'ailleurs.... Trop de Spielberg tendance esbrouffe, pas assez du charme indéniable d'Hergé qui pourrait se suffire à lui-même. A l'inverse, il y avait un vrai pari d'adaptation : chacun sait bien que le maillon faible dans les "Tintin", c'est ...Tintin, cet ectoplasme qui a bien du mal a exister face a son chien malin, son meilleur ami alcoolique patenté, son professeur dans la lune, ses deux policiers crétins et jumeaux, j'en passe et des plus caractérisés! Or, dans le film, le personnage de Tintin est d'une transparence abyssale. Il est vrai que c'était plus facile pour la bande a Steven d'inventer la énième rupture d'un gigantesque barrage et autres catastrophes indianesques et dérisoires. 
Alors que reste-t-il de ce film ? Un magma aux teintes sombres à qui la 3D n'apporte rien évidemment. Alors que reste-t-il de Tintin au cinéma ? "L'Homme de Rio" de De Broca revu par hasard le week end dernier et qui s'avère en fait la plus belle adaptation de l'esprit de Tintin. Spielberg and co auraient du s'inspirer de sa naïveté roublarde, de son rythme étourdissant, de sa fraicheur communicative,  de sa capacité précisément à surfer sur une "ligne claire" et immédiate, bref un film d'action qui ne se prend jamais au sérieux tout en ayant le plaisir du spectateur comme seul impératif. Avec, en prime, un Belmondo certes un peu plus vieux que le Tintin en question mais tellement plus vif aussi. Après deux Guerre des boutons sans âme et surtout sans lien avec le roman originel et sa verdeur acide, ce Tintin 3D relève d'un affadissement identique, comme si décidément les originaux étaient du côté de la jeunesse et les copies du côté vieillissant de la force. A méditer, mille sabords...

Un article de Laurent Delmas pour France Inter